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EATA

Conférence de l’EATA (Association européenne d’analyse transactionnelle) du 7 au 9 juillet 2016 à Genève

Atelier de William F. CORNELL et Patrick BAILLEAU sur le thème :

« L’impact du terrorisme : quelle contribution de l’analyse transactionnelle pour les clients et les psychothérapeutes ? »

Thème : Depuis septembre 2001, un nouveau genre violence affecte les clients et les thérapeutes dans les pays occidentaux : la violence contre les civils. La violence contre l’Autre matérialisée dans le racisme, la xénophobie, le retrait en soi…La violence contre soi-même, après des atteintes à la vie d’autrui ou par peur des agressions potentielles. Quels concepts AT peut-on appliquer pour aider nos clients, quand nous sommes confrontés à notre contre-transfert en sachant qu’il y a dans la tête de chacun un Petit Fasciste ? Quels concepts AT peut-on appliquer pour gérer le stress de nos clients et le nôtre face à la violence sociale et politique ?

Pour commencer William F. Cornell (Etats-Unis) et Patrick Bailleau (France) parleront brièvement des changements qu’ils ont eux-mêmes vécu dans leur pratique depuis ces événements. Ensuite les participants partageront leur propre vécu en petits groupes. Cela sera suivi d’un débat en groupe plénier et d’une conclusion.

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Patrick BAILLEAU

C’est véritablement un atelier spécial pour nous trois car nous nous retrouvons dans une configuration proche de celle dans laquelle nous étions il y a quelques mois de cela, lorsque Bill était en train d’écrire son livre « Une Vie pour Etre Soi », publié en français chez Payot, et que nous en faisions la traduction Tina et moi.

Je pense que vous comprendrez les émotions qui nous animent en ce moment. Mais aussi, et vous le saisirez peut-être, par ce que le sujet/ thème de cet atelier : la violence est étroitement liée à ce livre.

Bill va maintenant lire une contribution, j’en lirai une également et Tina Bezzola les traduira.

William F. CORNELL

Il y a plusieurs années, un client que j’appellerai Ben, vint en thérapie pour une dépression invalidante sur laquelle les médicaments n’avaient eu aucun impact. Il était rempli d’anxiété et d’auto-aversion débilitantes.

Ben avait grandi en Allemagne après la seconde guerre mondiale et avait été violemment traité par son père. Son père entrait dans des rages d’ivrogne habituellement dirigées vers sa femme. Mais il défiait Ben de lui faire face et d’encaisser les coups afin qu’il protège sa mère.

Même tout petit Ben les encaissait, parfois jusqu’à être propulsé à l’autre bout de la pièce par des coups de pieds. Il relatait tout cela sans affect, et au bout des premières séances au cours desquelles je questionnais son histoire, il refusa d’évoquer son enfance dans quelque détail que ce soit. Le passé est le passé insistait-il.

Je savais, par le peu de son histoire familiale que j’avais pu recueillir, que son père avait été incorporé dans l’infanterie allemande à 17 ans et avait passé la totalité de la guerre comme combattant, participant à l’une des campagnes les plus brutales d’une guerre d’une cruauté implacable. Lui même père de 2 jeunes enfants, il ne leur parlait qu’en anglais craignant que s’il s’adressait à eux en allemand il se transformerait en un monstre comme son père. Un jour, alors que je le questionnais à nouveau sur son père, il répondit avec colère : « Putain, pourquoi continues-tu à m’interroger sur mon père ? Je n’ai pas cessé de te dire que je ne voulais pas parler de lui. Je veux oublier qu’il a existé. Je ne veux plus qu’il ait encore un quelconque pouvoir sur moi. Je voudrais qu’il soit mort. POURQUOI continues-tu à me questionner sur lui ? »

Je répondis : « Mon père lui aussi a participé à cette guerre. Mon père et ton père en sont revenus brisés Ton père en est revenu brutal, le mien en est revenu en morceaux, silencieux et renfermé. Je sais au plus profond de mes tripes que tant que tu ne comprendras pas ce qui est arrivé à ton père, que tant que tu ne comprendras pas l’homme qu’est ton père, ce qui l’a brisé, ce qu’il a eu à supporter, ce qui l’a amené à une telle violence, tu ne seras jamais libéré de ta dépression et de ta brutalité envers toi-même. »

Tout juste jeunes garçons lorsqu’ils furent envoyés combattre, ni mon père ni celui de Ben ne furent capables ou désireux d’affronter ce qu’ils vécurent dans leur guerre. Ce dont ils furent les témoins en tant que soldats – et ce que peut-être ils firent – est resté indicible et inaccessible pour toujours. Recouvert d’un silence angoissé, leur supplice fut cependant transmis à leurs enfants, alors que ce qu’ils ont réellement vécu et leur souffrance demeurent méconnus.

Alors que le père de Ben exprimait son angoisse intime par des fureurs épouvantables envers sa famille, mon père supportait la sienne dans un retrait silencieux, faisant de son mieux pour vivre une vie normale et protéger ses enfants de ses démons intérieurs. J’ai grandi avec un père qui parlait rarement, vivant dans un silence qui n’était ni irrité ni visant à punir.

Durant mes premières années mes grands-parents maternels remplirent ce vide. Lorsque j’eus 7 ans, mon grand-père mourut après une longue lutte contre un cancer du poumon. Ma grand-mère et ma mère devinrent toutes deux profondément dépressives et mon père plus renfermé encore. Je n’avais pas un père ressemblant à la majorité des pères américains qui apprennent à leurs fils à jouer au baseball et football. Je me mis en marge des garçons de mon âge et consacrai toute mon énergie à l’école. Là j’avais une place. Mais hors de l’école, j’empruntais les pas de mon père devenant silencieux et renfermé.

J’étais fréquemment tabassé par des caïds de l’école, ayant à passer devant leurs maisons pour rentrer chez moi. Mes parents me disaient de ne pas riposter. Mon père me disait de ne pas me « rabaisser à leur niveau ». Il n’y avait aucune permission de me mettre en colère, ni soutient à celle-ci. J’étais fortement encouragé à exprimer ma pensée, mais jamais à m’exprimer avec le corps.

Quand j’eus dix ans environ, mon père me dit ( je ne sais pas pourquoi, ni ce qui l’incita à parler) : « Il y a quelque chose qui ne va pas chez moi. Je ne peux pas être le père dont tu as besoin. Tu dois trouver d’autres hommes pour t’aider à grandir. » Nous ne parlâmes jamais de cette déclaration stupéfiante, mais elle me donna la liberté de nouer des relations très étroites, semblables à celles d’un père et d’un fils, avec beaucoup de mes professeurs masculins. Les mots de mon père me permirent de discerner qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas chez lui, pas chez moi. Ces quelques mots clairs et directs m’évitèrent probablement d’être pris dans une spirale d’introversion lors de mon adolescence.

Ben n’eut pas autant de chance. Son père demeura fondamentalement inaccessible, rejetant sur son entourage les causes de son propre malheur. Jeune garçon, Ben internalisa l’aversion et le mépris dont son père l’abreuvait. A la cinquantaine, dorénavant père lui-même, il se réveillait chaque matin hanté par ce qui était devenu son propre méprisa l’égard de lui-même.

Ce mépris et cette auto-critique permanente devinrent un point central, majeur de notre travail commun.

Au fil de la thérapie, il fut capable de voir que l’essentiel des punitions et des hontes dont il avait souffert à cause de ses deux parents ne le concernaient pas en fait, bien qu’il en eût été la cible. Il vit que ces derniers avaient souffert dans leurs propres vies de pertes et de tragédies bien avant que lui-même et sa fratrie ne soient nés. Graduellement le poids de son auto aversion et de la dépression se dissipa.

Par chance pour Ben, lorsqu’il commença son travail avec moi, j’avais appris à sentir, faire face, et traiter la colère et la violence.

Ce que mon père croyait qui n’allait pas chez lui, je ne le saurai jamais. L’autre, mais soudaine et unique prise de conscience du désespoir de mon père survint lorsque j’obtins le diplôme de sortie du lycée.

Les Etats-Unis augmentaient leur engagement dans la guerre du Vietnam et instituaient le service militaire obligatoire pour contraindre les jeunes gens à combattre. J’avais demandé à bénéficier du statut d’objecteur de conscience pour éviter l’armée et faire le service civil.

A l’époque, cette exemption passait par la preuve de convictions religieuses. J’avais fait ma demande pour des raisons politiques. Sans que je lui demande mon père avait écrit une lettre passionnée en ma faveur, expliquant qu’il était un vétéran de la Deuxième Guerre Mondiale et

qu’il s’était promis qu’aucun de ses enfants n’iraient à la guerre. Maintenant j’en savais un peu plus sur ce qu’il y avait derrière son silence. Je lui demandais de parler de ce qui lui était arrivé au front. Il refusa. Pendant des années, je lui demandais à maintes reprises. Il refusa toujours.

En dépit de sa détermination à rester silencieux, son rejet absolu de la colère et de la violence m’a habité et a profondément modelé ma façon d’exercer comme thérapeute. La colère et la violence étaient MAUVAIS. Dans ma formation en AT et dans mon travail en tant que thérapeute en AT, je m’étais façonné un bon parent, dévoué, généreux, empathique. Inconsciemment, j’étais en train de créer une relation thérapeutique ne laissant à mes clients aucun espace, aucune permission de se mettre en colère avec moi ( ou quiconque). J’étais devenu un maître thérapeute dans l’art de transformer la rage en douleur.

Dans ma formation pour devenir thérapeute corporel Néo Reichien, j’avais appris les techniques aidant les clients à décharger la colère en tordant une serviette, en tapant avec une raquette de tennis, en criant, en donnant des coups de pieds de rage dans un matelas. Rien de personnel, rien d’interpersonnel.

Lorsque Ben commença son traitement avec moi, j’avais dans ma thérapie personnelle passé beaucoup d’heures à confronter mon histoire relationnelle avec mon père ainsi que les longues, persistantes conséquences de mon profond déni de ma propre rage et haine.

Les théories et techniques d’AT dans lesquelles j’avais été formé avaient été un grand atout pour mon propre déni, et par conséquent ce que j’étais capable d’apporter et de mettre au service des colères, fureurs, haines et violences de mes clients était gravement limité.

Au moment où je me suis mis à travailler avec Ben, je fus capable de recevoir, et d’accompagner l’expression de sa fureur dirigée vers moi, et le fait qu’il était en train de mettre fin à toutes les rages qu’il avait déniées et qui avaient endommagé son mariage ainsi que ses relations amicales.

Patrick BAILLEAU

Ce que je vais vous lire fut écrit il y a plusieurs années. Mais ne fut jamais publié.

Tina et moi avons traduit ce que Bill vous a lu et ce fut publié chez Payot… Cela me donna du courage et par la suite j’ai osé proposer mon propre texte aux Actualités en Analyse Transactionnelle. Il est paru en Janvier 2016.

Jeune thérapeute, je m’étais un jour accroché aux bras du fauteuil de mon cabinet avec l’envie de demander à deux de mes clients de prendre la porte et d’arrêter la thérapie. L’un en pleine dépression se faisait piétiner par son épouse qui n’acceptait pas ses insultes et son état ; l’autre –comme sa compagne – était accusé par la justice d’avoir maltraité leur nourrisson ; lequel leur avait été retiré rapidement, ce qui ne l’empêcha pas par la suite d’être interné en hôpital psychiatrique.

La violence je la vois tous les jours sur l’écran de ma télévision ou celui de ma tablette, dans les pages des magazines papier glacé, je l’entends en direct ou sous forme de commentaires à la radio. Je devrais y être habitué. Je ne m’y résous pas.

De fait, « Je ne suis pas OK, tu n’es pas OK ».

Examinons les deux termes de la phrase en commençant par le second, autrement dit par : « Ta violence n’est pas acceptable ».

Je n’accepte pas ta violence parce que, moi qui écrit ces lignes, mon passé me la fait rejeter; parce que mon histoire personnelle m’a mis en contact avec la violence de l’Autre dans ma prime jeunesse. Comment ? Je décrirai mon expérience brièvement car la description de la violence requiert la sobriété sauf à tomber rapidement dans la complaisance ou le voyeurisme.

Mon père, résistant FFI de la première heure, puis membre d’un commando de la deuxième division blindée de Leclerc participa à la libération en Alsace du camp de Schirmeck, antichambre du camp de concentration du Struthof ; un camp où avaient été notamment internées des femmes. Lui, le héros magnifique à mes yeux de pré-ado, s’effondra en larmes, dévasté, en me racontant ce que, tout jeune homme, il avait vu un peu plus de quinze ans auparavant. Il y avait de quoi. Son récit, ses visions d’horreur me poursuivent encore et me donnent la nausée.

Pendant des années et jusqu’à une date récente ce fut une vrai quête où j’ai cherché à comprendre comment de telles violences pouvaient être commises par des humains sur d’autres humains. Et ce même si Claude LANZMANN avec son terrible pessimisme considère que « savoir comment des pères de famille peuvent tranquillement assassiner en masse [est] la tarte à la crème de toute une postérité historico-littéraire » [1] Pendant des années, j’ai dévoré toute la littérature possible sur les camps de concentration nazis, les goulags soviétiques, les laogais chinois, les grands massacres coloniaux et ceux qui suivirent la décolonisation comme au Rwanda ou le Laos. Les rayons de ma bibliothèque sont remplis de témoignages sordides, de photos cauchemardesques, d’ouvrages dont on referme les pages en tremblant. Il y a quelques mois encore j’étais au mémorial Yad Vashem à Jérusalem. Et puis…

Et puis, petit à petit, depuis quelques temps perce doucement une petite lumière : la reconnaissance de ce : « Je ne suis pas OK ». Oui, moi le thérapeute, je ne suis pas OK ! Je ne suis pas OK parce que comme le dit l’historien australien David CHANDLER à propos des crimes des Khmers rouges : « Pour trouver la source du mal mis en œuvre à S-21 [2] , nous ne devons pas finalement regarder plus loin que nous-même »[3]. Ou comme le constate amèrement Jean-Paul SARTRE dans « Les séquestrés d’Altona » : « Le siècle eut été bon, si l’homme n’ait été guetté par son ennemi cruel immémorial, par l’espèce carnassière qui avait juré sa perte, par la bête sans poil et maligne, par l’homme. »[4]

Force est donc d’admettre comme le fait Eric BERNE qu’il s’agit sans doute d’un reliquat de la Préhistoire bien inscrit dans nos gènes. Dans « Que dites-vous après avoir dit bonjour » et plus précisément dans un passage intitulé « Le petit fasciste » [5], il écrit : « Tous les êtres humains ont un petit fasciste dans la tête […] On touche là aux couches les plus profondes de la personnalité. En général, chez les peuples civilisés, on enfouit cela sous une dalle épaisse d’idéaux sociaux et d’éducation. Mais l’histoire n’a jamais cessé de montrer que le petit fasciste ne demandait pour se libérer et s’épanouir pleinement que les permissions et directives adéquates » [...] quiconque n’a pas conscience de cette force dans sa personnalité en a perdu le contrôle. Il ne s’est pas confronté avec lui-même et ne sait pas où il va. […] La solution » poursuit-il « ne consiste pas à dire comme beaucoup : « c’est effrayant », mais plutôt : « que puis-je y faire et que vais-je en faire ? Il vaut mieux risquer la torture que vivre en troglodyte, c’est-à-dire en homme qui refuse d’admettre qu’il descend du singe parce qu’il est toujours un singe. Et ce qui vaut encore mieux, c’est se connaître soi-même ».

Alors, je balaye devant ma porte. Celle de ma mémoire de l’histoire paternelle en me rappelant que peu de temps après la libération de Schirmeck, le petit commando ivre de colère avait mitraillé à l’aveugle un camion bâché de la Wehrmacht et tué les occupants… Il ne transportait que du personnel féminin non armé de l’administration militaire. Je ne détaillerai pas par ailleurs des épisodes peu glorieux de l’occupation de l’Allemagne vaincue. La violence avait changé de camp.

J’ai balayé aussi devant la porte de mon histoire personnelle, remis en mémoire quelques épisodes violents de mai 68 auxquels j’ai participé et admis que la brutalité habite n’importe quel « homme ordinaire » pour reprendre le titre d’un ouvrage de l’historien américain de la 2ème guerre mondiale Christopher BROWNING.[6] Si j’ai réagi si vivement vis-à-vis de mes clients dans une rage inconsciente, c’est sûrement parce qu’ils me l’avaient rappelé.

Alors les jours de doute je relis quelques lignes de l’ouvrage d’ Harold SEARLES : « Le contretransfert »[7] où il relate les colères meurtrières qu’il a parfois envers ses patients ou encore le passage suivant figurant dans un article de W.F CORNELL[8] en cours de traduction: « Nous devons créer de l’espace et des occasions permettant l’expression de la réalité des anxiétés individuelles et collectives, des haines et des hontes ( Nitsun, 1996). Nous ne devons pas détourner notre regard. En nous regardant et en regardant tous les autres dans cet espace de désespoir, de honte, de méfiance, de polarisation et d’hostilité, nous créons un contenant, un environnement dans lequel l’échange, la compréhension et une confiance informée, tranquille peut graduellement se développer. »

Ceci fait, je m’arme de courage et avec l’appui de ma superviseuse, je travaille sur mon contre-transfert. Je m’efforce de mieux connaitre ce qui m’agit. Et vous ?

Débat

Une participante :

Je suis venu Bill avec la quête d’une baguette magique pour interrompre ce qui se passe dans l’est de l’Ukraine. Est-ce que je peux espérer avoir cette baguette magique ?

W.F Cornell :

Je suis sûr que vous pouvez répondre à cette question vous-même. Ce travail prend des années.

Une participante :

Nous avons eu une conversation intéressante (dans le groupe élargi) à propos de ce que les médias montrent, ce que l’on voit à la télé entre autres, ce que l’on entend à la radio, ce que l’on lit dans les journaux. Et combien cela peut être effrayant pour les enfants de nos jours…parce qu’ils apprennent seulement la violence et non pas combien ce monde peut être beau. Bien sûr, il y a un certain nombre de choses horribles dans ce monde ; mais l’on devrait enseigner à nos enfants comment vivre une belle vie. On ne devrait pas avoir à parler de la violence. Mais c’est très intéressant et important d’en parler, parce qu’il faut absolument parler de ce qui se passe dans le monde en ce moment. J’ai vraiment apprécié la conversation que j’ai eu avec mes collègues parce que c’était intéressant de nous rendre compte que nous avions tous le même ressenti à propose de la violence. Merci pour ce sujet très intéressant et merci pour le partage de cette histoire personnelle car elle m’a touché.

Une participante :

Pour moi, ce qui est aidant dans l’analyse transactionnelle, par rapport à cette question de la violence ou de l’agressivité qu’il peut être parfois difficile de contrôler, c’est notamment le concept des états du Moi et de pouvoir les regarder comme l’Enfant qui est en souffrance. Et cela peut aider à lever le jugement sur soi. Cela prend du temps.

Une participante :

La psycho-histoire montre que l’expérience de la violence que nous pouvons faire lorsque nous sommes enfant… que l’on ne connaît rien d’autre… et qu’on la reproduit lorsque nous sommes adultes. Au travers des études faites en psycho-histoire, nous savons beaucoup d’enfants grandissent au sein de relations violente et voilà comment on en arrive à avoir du terrorisme partout.

Un participant :

Je trouve que la socialisation en elle-même est une sorte de suppression du besoin. Et si cela n’émane pas d’un amour primaire et quand en fait c’est dominé par des sentiments qui sont réprimés et pas stabilisés, vous donnez plus d’espace à l’agressivité chez vos enfants.

W.F Cornell :

Vous ne serez pas surpris d’apprendre que j’ai passé le message de mon père à mes fils. Et j’ai reçu un choc incroyable de mon cadet quand il y a eu les premiers tirs de masse aux Etats-Unis. Ces deux ados qui ont fait cela dans une école. Caleb est venu vers moi et m’a dit : « Papa, je me sens exactement comme ces deux garçons, il fut un temps où s’il y avait eu des armes à la maison ; je serais allé à l’école et moi je serais allé tirer ».

P. Bailleau :

Quand mon père est décédé. Ma mère m’a donné plusieurs fusils et pistolets. Je me suis empressé de le donner à un voisin qui est agent de sécurité.

W.F Cornell :

Ce fut un vrai choc pour moi de me rendre compte que je n’avais pas fait passer le message de cette reconnaissance de la violence au cœur de ma famille. Il a fallu que cela se passe comme cela pour que mon fils vienne vers moi et me parle. Il y eut un message très fort : il fallait que je devienne une autre sorte de père et une autre sorte de thérapeute.

Une participante :

J’ai été très touchée par les histoires entendues. Mon père a fait guerre aussi. Dans ma famille ce n’était pas d’usage de parler de la guerre. Il y avait beaucoup d’informations qu’il y avait des choses bien différentes qui se passaient. Le soldat russe au cinéma soviétique était présenté comme très puissant et noble : un bébé dans un bras et un fusil dans l’autre. Et pour moi, ce fut vraiment important que mon père ne m’ait jamais caché que les soldats soviétiques commettaient des actes violents eux aussi. Une autre partie de ma famille s’est retrouvée dans un camp allemand. Et ma mère me disait qu’elle voulait rester dans le pays où il avait ce camp parce que c’était un camp de travail et non de concentration. Et alors l’image de ce camp était positive. C’était paradoxal, mais c’était comme cela. En fin de compte, après tout ce que j’ai vécu, je comprends que la violence fait partie de notre force. Et j’ai inventé pour moi une sorte de métaphore. Vous être à votre maison de campagne, vous avez un tuyau d’arrosage en main. Vous le lâchez. L’eau part dans toutes les directions avec force. Cela c’est la violence. Mais si vous le maitrisez, et les belles plantes vont pousser dans votre jardin. Merci à tous.

Une participante :

Nous trouvons qu’il est plus facile de parler du silence passif que de la colère et de la violence dont nous avons fait l’expérience dans notre famille. En revenant à la 1ère GM où mes deux grands-pères ont été gravement blessés. L’un est revenu très violent et termina alcoolique, c’était le père de ma mère ; l’autre, le père de mon père, en est revenu silencieux, a suivi son chemin…et entretenu les routes. Mon père, lui, a participé à la 2nde GM et il a eu une bonne guerre. Mais c’était impossible qu’il n’ait pas été témoin de toutes ces tueries ni impliqué dans celles-ci. Il a perdu beaucoup d’amis. Il enseignait comment tuer. Et j’ai pris conscience de ma difficulté à être en contact avec ma fureur. Et avec la possibilité d’être en colère, mais de façon efficace. Et je me suis senti en colère lorsque tu l’évoquais.

W.F Cornell :

C’est sûr la transformation ne s’est pas faite dans la nuit !

J’ai récemment écrit un article dans le Transactionnal Analysis Journal intitulé : « En conflit et en communauté ». C’était un article consacré initialement à l’histoire de la thérapie de groupe et en fait j’ai découvert par accident qu’après chaque grande guerre, il y avait un effort pour développer la thérapie de groupe. Après la 1ère GM, la 2nde GM, la guerre du Vietnam, il y avait un effort pour rétablir un sens d’appartenance à une communauté et de se réunir pour résoudre ensemble des problèmes. Mais ces mouvements ont débuté puis se sont toujours effondrés. Et je pense qu’une partie de la tragédie qui concerne la guerre en Afghanistan et en Irak, mis à part le fait que les Etats-Unis ont décimés des cultures existantes, vient du fait que l’on a rendu ces guerres pratiquement invisibles. Ce fut très différent de la guerre du Vietnam. Il n’y a pas eu cette énergie de rassemblement. L’opposé est advenu. Il y a encore plus de fragmentation, de violence. Et nous sommes toujours au cœur de ces conséquences qui ne cessent de se déployer.

Un participant :

Mon premier souvenir d’une violence ordinaire fut dans ma fratrie, plus particulièrement avec mon frère envers moi dans l’exemple de quelqu’un qui essaie de tuer quelqu’un sans en avoir conscience. C’est juste ce que je voulais partager.

Une participante :

D’où l’intérêt de travailler le transgénérationnel et découvrir combien les gens portent des choses des générations précédentes à leur insu. Comprendre qu’il y a de la violence appartenant aux grands parents et des arrières grands parents peut aider à mieux fonctionner. Je travaille avec beaucoup de juifs à ce niveau-là.

Une participante :

Pour répondre à l’idée du transgénérationnel, j’aime beaucoup l’image de la psychanalyste Yolanda Campbell qui a travaillé avec la Shoah et qui parle de transmission radioactive. Elle fait référence à l’impact immédiat puis aux conséquences sur la suite de générations suivantes. En Allemagne, la question de la guerre n’a été abordé en thérapie qu’il y a seulement trente ans.

Une participante :

En Angleterre, il y a actuellement beaucoup de gens qui ont très peur et qui sont très en colère à propos du Brexit ; mais beaucoup d’entre nous voit cela comme une opportunité pour commencer à traiter le problème complexe du vécu des gens qui n’ont pas été écoutés, plutôt que de se précipiter pour combler cet espace et gérer la mise en œuvre de cette décision. Quoiqu’il en soit nous n’avons pas eu récemment de guerre et ses effets dans notre pays à part les troubles d’Irlande du Nord qui ont duré plus de 250 ans. Il y a une réelle crainte de violence et de désobéissance civile si les conséquences de ce référendum n’étaient pas mises en œuvre. L’esquive traditionnelle britannique de la violence, le fait de la garder enfouie pourrait nous amener à nier et ne pas vivre l’opportunité de quelque chose de différent.

W.F Cornell :

Le sens de la référence au conflit irlandais en tant que trouble revient à le considérer comme une petite querelle de famille et cela efface complétement la rage et la violence sous-jacentes.

P. Bailleau :

En France c’était pareil, on ne parlait pas de la guerre en Algérie.

Un participant :

Je voudrais vous remercier tous les deux d’avoir partagé vos histoires personnelles ; cela m’a aidé à remettre ensemble certaines pièces d’un puzzle que j’avais perdues quelque part. J’ai refusé d’aller à l’armée lorsque cela était obligatoire. A l’époque je pensais que c’était souhaité socialement. J’ai réalisé une

Une participante :

Par contre, moi je suis allé faire volontairement l’armée pendant 25 ans et c’était vraiment une recherche de ce qu’avait vécu mon père, disparu lorsque j’avais 20 ans. Et je connectais tout à l’heure avec le fait que mon père ne m’avait jamais parlé de ce qu’il avait vécu de la guerre lorsqu’il avait 5 ans. La seule chose qu’il nous avait transmis était : « J’ai décidé que je serai boulanger parce que plus jamais je n’aurai faim, même si un jour je devais faire du pain avec de la sciure. Aujourd’hui aucun des enfants n’est boulanger. Et un de mes neveux à nouveau se lance dans le métier de la boulangerie.

Un participant :

Ce qui me vient à l’esprit est un petit grenier avec 14 juifs qui y sont cachés y compris mon père et sa sœur. Et par accident, ils avaient pris un petit bébé dans cette cachette. Ce que j’ai à l’esprit, c’est le couteau de quelqu’un sur la gorge de ce bébé avec la crainte qu’elle ne crie et que cela indique aux Allemands qu’ils étaient cachés. Donc à tout moment, une décision peut aller dans le sens de la vie ou dans celui de la mort. L’erreur de prendre le bébé …

W.F Cornell :

Le père d’un de mes amis a survécu à l’Holocauste. Il était alors un jeune mathématicien extrêmement brillant. Les Allemands s’en sont servi et il fut le seul membre de sa famille qui survécu à la guerre. Et quand il mourût - comme vous pouvez imaginer, ce n’était pas un père très investi – il a envoyé à ses fils un e-mail disant : « Dans deux ou trois jours je serai mort ; s’il vous plait laissez-moi tranquille, je ne veux pas de funérailles, pas de pierre tombale. J’ai attendu toute ma vie de mourir.

Nous avons eu ce matin un échange magnifique à propos de la géopsychologie, Il y a beaucoup de résonnances. Et là ce qui se passe, c’est que nous visitons ces territoires avec une implication très personnelle. Et de nouveau, cela nous pousse à élargir notre cadre de référence de thérapeute bien au-delà de la dyade mère-enfant, bien au-delà de la famille nucléaire…parce que nos familles ont été formées et bien souvent déformées dans ces environnements culturels et politiques. On ne peut pas ignorer cette réalité lorsque nous travaillons avec nos clients. Et très souvent cela est vécu dans le silence comme si cela avait été normal. Et nos clients très fréquemment ne se rendent même pas compte qu’il est nécessaire d’en parler et que c’est là pour être parlé. Si nous ne demandons pas, si nous n’insistons pas les gens ne savent pas que c’est là pour être mis en mots. C’est enraciné dans notre inconscient. Quand j’avais 17 ans, je ne savais pas qu’à un niveau inconscient, je préférai aller en prison plutôt que de faire mon service militaire ; je n’avais aucune idée de ce que je portai de mon père. Mais c’était une prise de position absolue. Quand mon père écrivit cette lettre (demandant aux autorités que Bill soit dispensé de service militaire, car lui qui avait fait la deuxième guerre mondiale, il s’était juré que ses fils n’iraient pas à la guerre) alors cela a donné un sens à ma décision que je n’aurais jamais imaginé. Et toujours, il y aura beaucoup de choses que je ne saurai jamais. S’il n’y avait pas eu un thérapeute qui ait mis autant d’énergie à questionner et à mettre en mots la violence avec laquelle j’ai grandi, s’il ne l’avait pas fait, cela ne m’aurait pas été accessible.

P.Bailleau

Je pensais à l’instant de la même manière que toi. Si un psychothérapeute ne m’avait pas poussé à exprimer ce qui s’était passé avec mon père ; jamais je n’aurais pu comprendre pourquoi je m’étais retrouvé en Mai 68 avec un casque et un manche de pioche.

W.F Cornell

Quand je pense à notre travail en tant qu’analyste transactionnel, l’une des choses que j’ai appris à questionner avec le temps c’est la manière dont nous utilisons le slogan : « je suis OK , tu es OK » et le maintien de l’OKness. Quand nous valorisons l’OKness, qu’est-ce que nous fermons ? Comment tenons-nous l’espace avec nos clients ? Souvent pendant de longues périodes de notre Non-OKness. La permission de ne pas être OK. La permission d’avoir des fantasmes et des désirs vraiment moches. C’est fondamental pour qui nous sommes, que cela nous plaise ou pas. Si l’on se réfère à ce que Berne a écrit à propos des positions de vie, il n’était vraiment pas optimiste sur le sujet. Il percevait « Je suis OK, tu es OK » comme une position très fragile et très temporaire. Et que notre réalité psychique se passe en fait dans d’autres territoires. Comment créons-nous de l’espace pour cela ? En nous-même en tant que thérapeute, en nous clients, dans leur histoire. En nous écoutant les uns les autres ce matin, nous n’avons cessé d’entendre évoquées ces zones fondamentales en nous, ces blessures qui n’ont jamais été reconnues, ces vécus d’impuissance, d’espoirs et des fantasmes triomphants, la honte, la fragmentation, les processus de dépersonnalisation qui sont le terreau pour la violence et pour la haine.

Références:

[1] Claude LANZMANN : « Le lièvre de Patagonie » Collection Folio, éditions Gallimard (2010) ; pages 604-605.

[2] Le S-21 était un centre de torture

[3] David CHANDLER : « S-21 ou le crime impuni des Khmers rouges ». Editions Autrement (2002) ; p186.

[4] Jean-Paul SARTRE : « Les séquestrés d’Altona ». Le Livre de poche, Gallimard (1960) ; page 381.

[5] Eric BERNE : « Que dites-vous après avoir dit bonjour ?» Editions Tchou (1999) ; pp 226,227,228.

[6] Christopher BROWNING : « Ordinary men ». Editions Harper (1992)

[7] Harold SEARLES : « Le contretransfert ». Editions Folio (1981)

[8] Willian F.CORNELL : « Explorations in Transactional Analysis…The Meech Lake Papers”. TA Press Pleansanton, California (2008)

NB) l'intervention de Patrick Bailleau est paru dans les Actualités en Analyse Transactionneles de Janvier 2016

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